Entretien avec Olivier Hespel, pour le festival Uzès danse

Perchée dans les arbres

Chorégraphe-interprète, Aurélie Gandit aime mettre en résonnance/équation corps et mots, sens et connaissances. Pour sa nouvelle création, elle s’est inspirée de sa propre expérience du yoga et de la méditation. Ces pratiques spirituelles « provoquent des états modifiés de conscience qui enrichissent la perception du réel », nous dit-elle, et lui ont fait découvrir un autre rapport à son corps, aux autres, et à ce qu’elle appelle la nature.

Une idée de soin (de prendre soin de), voire de guérison, a guidé l’artiste dans l’écriture de ce duo au sous-titre explicite quant à ses intentions :Pour une pratique féministe spirituelle. Rencontre-dialogue entre une actrice et une danseuse, le projet nous plonge dans une véritable expérience à vivre, bien plus qu’une pièce à voir. Alliant avec finesse la poétique du langage, des corps, de l’espace et des sons, l’ensemble se révèle une subtile invitation à l’ouverture et à l’empathie, au déploiement de l’écoute et du regard à travers les sens. Un éveil d’autant plus sensoriel à Uzès qu’il quittera la « boîte noire » du théâtre pour se nicher dans l’écrin vert du parc du Duché, à l’aube d’un jour nouveau.

Olivier Hespel, pour le festival Uzès Danse 2019

Rencontre avec Aurélie Gandit, par Olivier Hespel

Parlez-nous du sous-titre que vous donnez à cette pièce : Pour une pratique féministe spirituelle.

Mon engagement féministe remonte à une quinzaine d’années. Il vient de ma rencontre (et de mon travail) avec Béatrice Josse, directrice du FRAC Lorraine à Metz, qui pendant 20 ans a développé une collection très singulière, à la fois immatérielle et féministe : elle s’est attachée à acheter des œuvres issues de la performance, du minimalisme, du « presque rien » et, en même temps, à rééquilibrer la place des femmes dans la collection du FRAC qui, à son arrivée, renfermait une majorité d’œuvres signées par des hommes. Cette rencontre et cette expérience ont allumé en moi la flamme d’un engagement social et pragmatique en rapport avec la place de la femme dans la société et aux représentations qui y sont liées. […] Mon rapport à la spiritualité est plus récent. C’est même une notion que j’ai longtemps écartée de ma vie car je l’associais à la religion, qui me semblait incompatible avec mon engagement féministe. Mais il y a une dizaine d’années, j’ai commencé une pratique de yoga et de méditation à travers laquelle je me suis petit à petit ouverte à une dimension beaucoup plus large, qui a complètement chamboulé ma conception de la spiritualité, qui m’a amenée à une prise de conscience plus globale que l’investissement social et pragmatique qui m’occupait jusque-là. C’est ainsi qu’il y a trois-quatre ans, au-delà de la tradition yogique, j’ai commencé à explorer d’autres pratiques spirituelles (chamanique, celtique, notamment) en me demandant concrètement comment y était traitée la question du rapport hommes/femmes ou du masculin/féminin, et en cherchant les chemins qui pouvaient relier féminisme et spiritualité. De cette enquête est née l’envie de ce projet.

Et le titre, Perchée dans les arbres, d’où vient-il ?

Durant certaines de mes retraites yogiques, l’expérience pouvait être extrêmement puissante et faire tout trembler en moi. Le seul moyen que je trouvais alors pour apaiser ce chamboulement était de me réfugier dans un arbre, pour y retrouver de la solidité, et le concret de la vie.

Pourquoi « faire spectacle » de cette expérience profondément intime ?

Après avoir traversé et découvert toutes ces pratiques, je n’avais qu’une seule envie : les partager. Ou, plus exactement, partager ce qu’elles offrent comme ouvertures : la question du prendre de soin de soi, et comment cette question amène à prendre soin des autres et, plus largement, de la « nature ». Avec le désir de partager ces questionnements reçus à travers une écriture scénique (chorégraphique, textuelle, sonore) qui cherche à englober le public pour l’inviter à se poser la question de ce qui se passe en lui.

Et quelle brèche cela ouvre en lui ?

[rires] La Brèche est le nom de ma compagnie. Ce n’est pas pour rien.